Genesis – Sebastião Salgado

Posted by hpneo at 12 janvier 2014

Category: Livre

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Extrait de la préface

À la fin des années 1990, j’ai achevé une longue série de reportages sur les mouvements démographiques sans précédent qui marquaient la planète, notamment les migrations massives de ruraux vers les grandes villes de certains continents. Ce projet m’avait amené à suivre des réfugiés démunis de tout, fuyant les conflits armés et les désastres naturels, ou à accompagner de jeunes hommes prêts à tout risquer pour trouver une vie meilleure dans quelque pays lointain. J’ai été le témoin de beaucoup de souffrances et de beaucoup de courage, mais j’ai surtout vu une violence et une brutalité d’un niveau que je n’avais jamais imaginé. Au terme de ce projet, j’avais perdu tout espoir dans le futur de l’humanité.

Un événement positif était néanmoins survenu au cours de cette même période. Mon père m’avait demandé, à moi et à mon épouse, Lélia Deluiz Wanick, de reprendre la ferme familiale du Vale do Rio Doce dans l’État du Minas Gérais au Brésil. Nous avions accepté ce défi, non sans réserves. J’avais grandi là-bas avec mes sept soeurs, au milieu d’une végétation tropicale regorgeant d’oiseaux et d’animaux sauvages, parcourue de rivières poissonneuses, au coeur d’un paysage dont les vallonnements laissaient imaginer qu’un autre monde pouvait exister au-delà. Mais ce paradis avait disparu. Au milieu des années 1990, ici comme dans de nombreuses exploitations agricoles de la région, la déforestation et l’érosion avaient rendu les terres exsangues.

C’est alors que Lélia, la partenaire de toutes les aventures de ma vie, eut l’idée audacieuse de recréer une forêt avec les espèces endémiques qui y prospéraient jadis. Nous n’espérions rien de moins que de faire renaître le petit écosystème de mon enfance. Nous avons planté plus de trois cents variétés d’arbres et, tandis que leur lente pousse s’accompagnait d’un tapis de verdure, nous avons observé le retour des oiseaux, des fleurs, des papillons et des insectes tropicaux. Grâce à cette reforestation, les fortes pluies saisonnières n’entraînaient plus d’inondations dévastatrices mais étaient de nouveau absorbées par le sol; avec le temps, les rivières et les ruisseaux coulèrent de nouveau toute l’année et à notre grand ravissement les poissons, et même les alligators, reparurent.

Émerveillés devant la capacité de la nature à se restaurer d’elle-même, nous sommes devenus de plus en plus anxieux devant le destin de la planète. Nous avons compris l’absurdité de cette idée qui veut que la nature et l’humain soient en quelque sorte séparés et avons réalisé que la rupture de nos liens avec la nature représentait une authentique menace pour l’humanité. Avec l’urbanisation rapide de ces cent dernières années, l’homme a perdu contact avec la vie sauvage, les animaux et les plantes qui représentent l’essence même de la vie sur Terre. Nous savons peut-être comment dominer la nature, mais nous oublions trop souvent que notre survie dépend d’elle.

Ces réflexions sont devenues le point de départ d’une nouvelle aventure photographique à long terme, axée sur la nature. Initialement, nous l’avons conçue comme un projet voulant dénoncer la façon dont nous abusons de notre planète. Nous voulions montrer comment la pollution de notre air, de notre eau et de nos sols est devenue le prix à payer pour notre développement, comment le réchauffement global entraîne des changements climatiques aux conséquences alarmantes, comment l’agriculture industrialisée, l’élevage de bétail à grande échelle et l’exploitation forestière, détruisent les forêts humides.

Après avoir vu réapparaître la vie sur cette terre, jadis la propriété familiale, devenue depuis un parc national, nous avons changé d’optique. Notre espoir ranimé par le spectacle de ces centaines de milliers d’arbres nouveaux, par la vie qu’ils avaient ressuscitée, nous avons décidé de partir explorer la beauté de notre planète. Au cours des huit années suivantes, j’ai accompli trente-deux voyages dans tous les coins du monde, souvent accompagné de Lélia, parfois de notre fils Juliano, et la plupart du temps de mon inestimable collègue, Jacques Barthélémy. Notre mission était de faire connaître les paysages terrestres et marins, les animaux et quelques très anciennes communautés humaines qui ont encore pu échapper au contact souvent destructeur avec l’homme moderne.

Nous avons intitulé ce projet Genesis, car nous avons imaginé remonter le temps jusqu’aux éruptions volcaniques et aux séismes qui façonnèrent notre Terre, jusqu’à l’air, l’eau et le feu à l’origine de la vie, jusqu’aux plus anciennes espèces animales résistant encore à la domestication et aux quelques tribus perdues dont le mode de vie en grande partie inchangé représente les premiers modes subsistants d’organisation humaine. Je voulais étudier la manière dont l’humanité et la nature avaient longtemps coexisté dans ce que nous appelons aujourd’hui un équilibre écologique.

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